12 août 2015

Nowhere ?

Alors que les burners du monde entier se mettent lentement en route pour le Burning Man 2015, une burneuse fançaise offre sa vision du petit frère espagnol du mythique festival américain, le dénommé « Nowhere ». Une rencontre qui a lieu tous les ans dans un désert proche de Barcelone.
L’occasion de revenir sur un phénomène d’importance : la consommation presque systématique de drogues lors de ce genre de réunions festives.

Après un premier séjour au Nowhere en 2014, dont elle revint enchantée, transformée, riche de nouvelles expériences et d’un nouvel appétit pour la vie, notre burneuse française livre du festival de cette année une vision pessimiste, sombre, critique,  fruit de l’écœurement qu’elle éprouve à voir une communauté abuser de substances pour parvenir à un sentiment de plénitude.

Une vision qui fut toutefois elle-même nourrie par un « semi bad trip » sous LSD, et qui pourrait donc nous pousser à nous demander si c’est là donner le bâton pour se faire battre que de vouloir critiquer une manière de faire la fête qui semble indissociable de la prise de drogues, lorsque l’on en consomme soi-même ?

Ce qu’elle nous donne à voir du malaise éprouvé face aux mœurs prônées par le festival est-il le fruit d’un malaise ressenti depuis le début, sobre et à jeun, claire et reposée ? Ou n’est-ce que la vision déformée par l’acide d’un carnaval purement ancré dans son imaginaire empreint de LSD ?

Voici ce qu’elle nous en dit:

« Je n’arrive pas vraiment à décrire le ressenti que j’ai eu du Nowhere cette année… mais en gros ce n’est ni plus ni moins qu’une grosse rave party dans laquelle tout est fait pour qu’on ait l’impression de passer une semaine dans un monde parallèle, avec des règles différentes en termes de commerce, de dress code, de comportements…

C’est une véritable utopie qui pousse les gens à se perdre, à dépasser leur propre zone de confort… je trouve cela dangereux dans un sens parce que c’est un monde où il n’y a vraiment plus de limites si ce n’est celles que l’on se fixe soi-même… Par conséquent, il est difficile de vraiment s’accorder avec les limites des autres quand les siennes sont déjà poussées à l’extrême…

A se demander pourquoi les gens ont besoin de tout cela… comme si la vie « normale » ne pouvait aucunement être satisfaisante pour eux, comme si la société était une contrainte telle qu’il leur était impossible de la vivre pleinement.

C’est l’extrême libération… et c’est drôle parce que pour pouvoir se libérer, les gens ont besoin de passer par les drogues. Ils ont besoin de se noyer le cerveau de substances pour pouvoir vraiment entrer dans cette utopie, ce monde rêvé, idéalisé à mort, où tout le monde s’aime, où tout le monde respecte tout le monde soit-disant…

Je ne sais pas ce qui me dérange le plus là dedans… Le concept de départ est intéressant, si l’on y réfléchit. Au fond pourquoi devrait-on accepter les règles de la société en fermant les yeux sans se poser la moindre question de savoir si cela nous convient et si l’on se sent pleinement heureux avec ces règles ?

Mais là, ce n’est pas seulement une recherche d’un monde meilleur ou d’une façon alternative de voir et de se comporter dans le monde, c’est un truc de schizophrène…
Ces gens travaillent toute l’année, ils sont architectes, informaticiens, commerciaux… Ce sont des gens qui n’ont pas juste un petit pied dans la société mais, carrément les deux pieds dedans. Et ils soulignent à tout bout de champ que les burners ou les gens qui viennent au Nowhere sont des gens « normaux ». Comme si ceux qui n’allaient pas chercher au-delà de leur zone de confort dans la société telle qu’elle existe étaient « anormaux »? Fous?

Le soir où j’ai pris du LSD, ce que j’ai vu n’était qu’une version exagérée de ce que je pensais déjà au départ de cette semaine. Plus la goutte faisait effet sur mon cerveau et plus j’avais l’impression d’être entourée de fous… Des fous persuadés d’être normaux alors qu’ils sont simplement fous… J’étais en haut de la montagne et je voyais le Nowhere en contre bas, j’avais l’impression que c’était un parc d’attractions. Pour fous.
Des gens qu’on aurait isolés loin au milieu du désert et qui seraient coincés à l’intérieur d’eux-mêmes… qui riaient bêtement comme des gosses. Des gens en pleine régression et sans conscience de l’être…

Certains jouaient à Mario Kart version réelle, déguisés en bananes, et ça les faisait marrer… Ils couraient partout comme des gosses, un véritable cirque !
On les voyait marcher, faire le tour du parc, en boucle, sans relâche, comme s’ils étaient coincés à jamais dans ce cercle. Tout en pensant que ce cercle, ce désert, cette boucle à l’infini étaient le meilleur endroit pour vivre. Sans même être conscients qu’ils étaient en fait en prison, dans un asile de fous.

Dans mon trip, je savais que je n’étais pas comme eux. Au début j’étais terrorisée par ce monde… j’avais peur de ne plus pouvoir en sortir. Tout était menaçant jusqu’au petit camion qui se transforme en insecte… et finalement doucement, l’environnement s’est transformé en asile de fous version cirque psychédélique pour adultes. Mais un cirque infernal.
Trop de fous rires partout, trop de gens qui font semblant d’être heureux… des rires fous, des rires qui raisonnent mal dans la tête, des rires qui font peur.
Et la drogue me faisait l’effet de petits cachets que l’on donne aux fous dans les asiles pour qu’ils ne broient pas trop de noir…

J’allais de temps à autre au welfare pour boire de l’eau, de l’eau saine… comme pour me purifier de ce cauchemar… mais dans le welfare il y avait tous les autres, les malades… ceux qui avaient pris des drogues mais pour qui ça n’avait pas marché…
Il y avait cette fille, petite, le visage d’une gamine de douze ans qui avait pris trop d’acide. Elle était terrifiée, inquiète, perdue. Alors on lui a donné des feuilles et des crayons pour qu’elle puisse colorier…
Et tous les autres par terre sur des tapis de sol, blanc comme des cadavres… ou ceux qui vomissaient de la mousse… et dehors, la folie totale…

C’était le jour qu’on appelle « Acid Friday », le jour ou tout le Nowhere entier est sous acide, à hurler de rire… c’était terrifiant… et les yeux des gens sous acide… Je sais pas trop ce que fait la pupille, mais c’est un regard qui est dur, piquant et à la fois paumé… un regard qui fixe quelque chose mais pas dans le réel… comme si l’on se concentrait sur quelque chose en soi, mais que l’on n’était plus vraiment là, présent au monde…

Ma conclusion c’est que quand on y regarde bien, la majorité des gens ont des problèmes affectifs… certains veulent trop donner d’amour, beaucoup plus qu’il n’en faut, comme pour combler un truc… d’autres sont en manque d’amour et viennent le chercher là…

Les gens cherchent la fusion par tous les moyens, la soit-disant « connexion » avec les autres comme avec la nature, ou la musique… un truc où l’on ne discerne pas vraiment les limites entre l’individu lui-même et ce avec quoi il désire fusionner.

Il y a ces gens qui sont nus et qui se mettent de l’huile sur le corps pour former une sorte de masse de vers luisants qui se montent les uns sur les autres. Il y a ceux qui font la même chose avec la boue. Il y a les orgies, le yoga ou tout le monde se touche, se réconforte et s’aime… les méditations extrêmes où le principe est d’externaliser toute sa colère, sa tristesse, son amour sur une personne lambda.

Un spectacle qui, à regarder, est assez effrayant. Surtout lorsqu’il s’agit de la colère: c’est fou à quel point ces gens sont en colère au fond d’eux-mêmes…

Et puis oui, en vrac, la nudité… cette obsession de la nudité… tant de gens nus… Finalement les habits aussi ce sont une barrière entre soi et l’autre, alors ça aussi il faut le faire sauter. Il faut tout faire sauter. Et moi, ça me dérange, ce principe du « pas de limites ».
On ne sait plus où l’on va, où tout cela s’équilibre, où se situe le respect des limites de l’autre. »

Nombreux sont ceux qui ne partagent pas un tel point de vue, qui va à l’encontre de ce que l’on peut entendre ou lire la plupart du temps, mais si ce témoignage m’intéresse personnellement, c’est parce qu’il exprime ce que  certains peuvent parfois ressentir devant la prise de drogues en masse, et devant ce besoin qu’a notre génération d’y avoir recours pour parvenir à se « libérer ».

Un musicien berlinois (qui ne dit lui-même pas non à un occasionnel cacheton) me racontait l’autre jour qu’il était soulagé de ne plus jouer dans l’un des grands festivals de l’été, car il avait l’impression d’être devant la foule face à une masse de dinosaures, d’êtres étranges, venus d’un autre monde, yeux exorbités, mâchoires saillantes et grinçantes, comme en permanence « fast-forwardés » dans leurs mouvements saccadés, ou au contraire, zonant l’air hagard tels des chevaux sous l’emprise de calmants.

Si ces témoignages ne sont qu’une facette d’une réalité multiple, et si l’on pourrait leur opposer nombre d’arguments souvent cités et mis en avant lorsque l’on revient sur l’expérience de festivals tels que le Burning Man, il mérite tout de même que l’on s’y arrête une seconde pour réfléchir à ces questions fondamentales:
Comment faisons-nous la fête, comment allons-nous vers l’autre? Comment faisons-nous tomber nos barrières pour vivre ensemble, et en communauté?
Et pour quelles véritables raisons prenons-nous de la drogue?

 

 

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