La ronde du Ring (I sur V)

Article : La ronde du Ring (I sur V)
10 juillet 2015

La ronde du Ring (I sur V)

 — Il me touche plus. Il veut même plus dormir avec moi.

Quatorze ans, dans un hangar. L’air hagard, et des crampes au ventre. Elle s’appellait Karin, elle sentait la crème à resserrer les pores de la peau, qu’elle avait douce, d’ailleurs.

I should’ve known from the start

You know you got to stop (from my heart)

Elle a encore choisi le café parfait… Du Backstreet Boys à dix heures du matin…  j’te jure…

Il la regarde. Kordula. Dont les larmes dégoulinent le long des joues qu’elle a trop rouges. Comme toujours.

L’émotion, et cette manière de ne jamais réussir à placer sa voix.

Elle aurait dû faire quelque chose, prendre des cours de chant, de théâtre, apprendre à respirer.

Elle continue de lui parler et il n’entend plus que cela, cette voix trop aiguë, trop haute, ce souffle hoquetant.

Il se sent las, complètement las. Seulement l’envie d’étendre ses jambes et de laisser sa tête basculer vers l’arrière. Dormir. Éteindre la lumière. Recouvrir la cage aux perruches d’une couverture : c’est fini, les gars, baisse un peu l’abat-jour, tout le monde s’arrête.

S’arrêter. Débrancher le manège…

Elle continue de pleurer. Il faut qu’elle s’arrête. Lui dire n’importe quoi pourvu qu’elle s’arrête. La faire s’arrêter.

— Je vais parler à Lisa. D’accord ? Il faut que je lui parle.

— Oui…

— Je vais parler à Lisa, et ensuite je t’appelle, on se retrouve. Mais je peux pas, là, comme ça. Il faut que je parle à Lisa.

— D’accord…

Il remarque pour la première fois cette qualité molle, dans son corps. Elle qui est grande et fine, longiligne, les contours de sa bouche s’affaissent lorsqu’elle parle, et rappellent quelque chose de l’ordre de Jabba The Hutt. Quelque chose de mou, de mouillé. Les mots restent collés à ses lèvres humides, à cet orifice sombre, cette muqueuse moite.

Sursaut de dégoût.

Il doit sortir de là, sortir de ce café, oublier les Backstreet Boys et l’odeur artificielle de pain chaud que l’on sent dans les bouches de métro, sortir, prendre l’air, c’est l’hiver, le ciel est sans nuage, frais comme ces glaces verticales enrobées de plastique, sortir, dégager, allez !

— Je t’appelle. A tout à l’heure.

Il la plante là.

Il sait combien elle a horreur d’être plantée. Mais c’est fini, c’est terminé. Il n’a plus à prendre soin d’elle, plus à départager ce qu’elle aime, ce qu’elle n’aime pas ; il est libre, seul, on va sortir ! on y va.

Il sort.

Ring Bahn
Ring Bahn

Ce texte a été écrit le 7 février 2015, lors de l’événement « La Littérature sur le Ring » – 24 heures d’écriture en direct du Ring Bahn, la mythique ligne de S-Bahn qui fait le tour de Berlin. Un événement organisé par l’association « Un zèbre sur la langue »: Myriam Louviot, Barbara Bernardi et Béatrice Nicolas. Les auteurs ayant participé au défi étaient: Nicolas Ancion (B), Neil Jomunsi (F), Robert Klages (D), Nicoletta Grillo (I), Nikita Afanasejw (D), Patrick Weh Weiland (D) et moi-même!

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