« Taxi » de Jafar Panahi

Article : « Taxi » de Jafar Panahi
23 février 2015

« Taxi » de Jafar Panahi

« Taxi » de Jafar Panahi remporte l’Ours d’Or à la 65ème Berlinale.

Tourné illégalement à bord d’un taxi sillonnant les rues de Téhéran, c’est le 3e film du réalisateur iranien Jafar Panahi depuis son arrestation en 2009.
Des chadors, des jeans, des sacs à dos.
Des voitures.
Le cadre jaune d’un taxi.
Nous devinons sous les foulards les chignons relevés, permettant au hijab de ne pas glisser.
Téhéran. Dans le taxi de Panahi.
Panahi qui, interdit de filmer, de voyager, de s’exprimer, n’est pas venu présenter son film à la presse et au public, non plus que récupérer son prix, qui fut remis à sa petite nièce sur la scène du Berlinale Palast.
Panahi qui, pourtant, ne vit que pour cela: le cinéma, les films, le partage d’idées.

Il brave donc l’interdit, à nouveau, comme après «Ceci n’est pas un film» (2011), dont on dit qu’il était parvenu à Cannes sur une clé USB cachée dans un gâteau, ou «Closed Curtain», qui remporta le Prix du Scénario à la Berlinale d’il y a deux ans; films qui furent entièrement tournés dans le plus grand secret, l’un depuis l’appartement du réalisateur qu’il avait alors l’interdiction de quitter, l’autre dans sa maison de vacances de la mer caspienne.

Cette fois, c’est dans le huis clos d’un taxi que Panahi explore son pays, sillonnant les routes de la capitale iranienne, et élaborant une savante mise en abyme, où il s’interroge sur les thématiques qui ne lui sont pas seulement familières mais qui, on le ressent en notre chair, sont sa vie, son souffle, sa fureur d’exister.

Le chauffeur de taxi Panahi (sa casquette vissée sur la tête pour ne pas être reconnu) prend à bord deux passagers. L’un deux s’empresse d’examiner la caméra fixée au tableau de bord (comme l’était celle, en 2002, de son compatriote Abbas Kiarostami, pour son impressionnant «Ten» qui traitait en dix scénettes de la condition de la femme en Iran), pour la braquer vers l’intérieur du taxi, devenant l’espace d’un instant, chef-opérateur du film. Avant de se lancer presque immédiatement dans un premier débat brûlant sur la société, et l’Iran.
Un troisième passager s’invite alors à bord qui s’exclame en souriant: « Monsieur Panahi? je vous reconnais, même avec votre béret! Vous êtes en train de faire un film, n’est-ce pas? »
Panahi est démasqué. Ce film, il est pensé, mis en scène, orchestré.
« Vos deux passagers, là, c’était des acteurs! », rit celui qui se prénomme « Omid Filmi », vendeur au noir de DVDs, qu’il a justement sur lui.

Panahi ne traite ici pas seulement de cinéma ou de désir de films, il traite aussi de la censure et de la répression qui sévissent en Iran, sous tous leurs aspects, toutes leurs formes, et va même jusqu’à faire énumérer par sa petite nièce les différentes règles de la censure, apprises à son cours de réalisation : respect du foulard islamique, interdiction de montrer de la violence, ou un « réalisme sordide », interdiction de donner aux « gentils » des noms iraniens ou de leur faire porter une cravate, interdiction d’évoquer la politique, l’économie…
Sans ces règles essentielles, tout film sera considéré comme « impossible à distribuer » : « Tous les réalisateurs savent cela, et pas toi? » se moque la ravissante petite, qui a elle-même pour projet de tourner un court métrage à l’aide de son petit téléphone qu’elle braque sur le monde, à travers la vitre du taxi de son oncle.

Un film qui jamais ne tombe dans le mélodrame mais se moque du surjeu, joue avec les codes, parvient à faire rire son spectateur de l’enfer qu’il dénonce ici. Un film qui toujours se soucie de son rythme et invente une nouvelle manière de raconter des histoires, en s’appuyant sur le cadre terrible de la censure pour dépasser les schémas traditionnels de la narration, et aller plus loin dans l’expérimentation cinématographique.
Un pamphlet, une comédie, un docu-fiction scénarisé, qui nous montre les mille et une facettes de l’Iran avec justesse, humour et délicatesse, dans une déclaration d’amour à ce qui fait la vie de Panahi – le cinéma, et son pays, dont il est le prisonnier.
Un film d’un courage remarquable qui fut salué par les applaudissements soutenus du public, lors de sa première projection à la Berlinale.
Un film à voir, à soutenir, à célébrer.

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