« Une valse dans les allées »

L’entraînante valse du Beau Danube bleu monte en puissance sur des plans larges de rayons froids et de carrelages, de couloirs vides entre les étalages présentant marchandises, conserves, caisses en plastique et bouteilles en verre sous la lumière de néons bon marché. Les transpalettes électriques se mettent en mouvement, de même que les nettoyeurs motorisés. On se croirait presque dans Wall-E, dans un univers où la valse serait dansée par des machines animées, au milieu de ce qui resterait de l’humanité: des rangées de consommables alignés dans les rayons des allées d’une grande surface.

Soudain apparaît un homme, Christian, dont c’est le premier jour dans le centre commercial. Franz Rogowski (nouvelle coqueluche du cinéma allemand que l’on avait remarqué dans Victoria de Sebastian Schipper ou plus récemment dans le décevant Transit de Christian Petzold) prête sa gueule, ses yeux illuminés de tendresse, son désarmant cheveu sur la langue, ses allures de voyou et son âme sensible à ce personnage en réinsertion dont les nombreux tatouages rappellent le passé houleux. Ses tatouages, il les lui faut cacher sous la veste bleue de son uniforme, de façon à toujours apparaître sous son meilleur jour au client, ainsi que le lui rappelle l’inscription en lettres autocollantes sur le miroir du vestiaire des employés.
Pour le former, on a nommé Bruno (Peter Kurth). Débonnaire, patient, gentil, il prend Christian sous son aile, l’emmène fumer des cigarettes en cachette dans les toilettes et lui apprend à entretenir et présenter le rayon des boissons dont ils sont chargés, pour inciter à la consommation post-réunification.

Le soir, lorsque les lumières s’éteignent en partie, Jürgen, qui tient le tabac et aime les échecs, se fait le plaisir de jouer un morceau de musique classique dans les haut-parleurs, afin de soutenir les « durs », ceux qui travaillent aux heures tardives. Et Christian de s’entraîner sur son chariot élévateur au son de l’Aria de la Suite n°3 de Bach.
Très vite, « le nouveau » remarque dans le rayon de confiseries à côté du sien la blonde Marion (Sandra Hüller, révélation de Tony Erdmann). Lorsqu’elle apparaît, le bruit de la réalité s’estompe pour laisser place à celui des vagues venant s’échouer sur le sable. Marion est la promesse d’un ailleurs, d’une émotion, d’un transport. La façon qu’elle a de manier son transpalette devient chorégraphie, et l’élastique pailleté d’argent qui retient ses cheveux, pourrait être, lorsque Christian le trouve à terre, une scintillante étoile de mer, tant il semble le bouleverser.

Les plans larges, l’humour pince sans-rire, les grands espaces, les cadres vides, le rapport à l’ombre et la lumière sont autant de qualités de Stuber qui nous rappellent le cinéma de Kaurismäki, ainsi que son goût pour les histoires minimalistes, pudiques et tendrement ironiques. Comme chez le réalisateur finlandais, il se dégage des décors une esthétique, un sens, une affectueuse moquerie: les murs de la cafétéria sont recouverts d’un papier peint représentant les palmiers que ne verront jamais ces travailleurs de l’Allemagne de l’Est, dont le quotidien est fait de cieux gris, d’uniformes sombres et de caisses en plastique qui toujours occupent un morceau du cadre. Dans la pièce que l’on appelle « La Mer », deux trous ont été creusés dans un mur de béton recouvert de carrelage pour accueillir des poissons nageant les uns sur les autres dans une eau sale. Au-dessus d’eux, une immense photo met en valeur l’œil morne de leurs semblables, censés attirer le chaland. Dans la salle des produits congelés, Christian et Marion se couvrent de doudounes et chapkas pour contrer le froid, et lorsqu’ils s’embrassent, c’est d’un baiser esquimau, dont la maladroite sensualité nous touche au cœur.

Malgré quelques petites longueurs dans la seconde moitié du film, Stuber est parvenu à insuffler une véritable poésie dans cet univers d’apparence morne, à trouver la beauté dans le détail et la banalité, à remplir d’émotions cet espace froid et neutre de grande surface, pour raconter des sentiments sensibles et profonds. Un travail d’orfèvre.

 

Crédit photo : SOMMERHAUS FILMPRODUKTION / ANKE NEUGEBAUER

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Amalka
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