« Snowden », d’Oliver Stone

Un portrait soigné, un sujet passionnant, mais un film qui manque d’émotion et de ventre: à trop vouloir s’appliquer, Oliver Stone est passé à côté de ce qui faisait la force de son personnage.

Dans le hall d’un grand hôtel à Hong Kong, une femme et un homme attendent près d’un grand dinosaure en plastique vert, scrutant la foule des passants.

Il s’agit de Laura Poitras, réalisatrice de documentaires, et de Gleen Greenwald, journaliste au «Guardian». Elle se montre optimiste : « Il va venir ! »

Entre dans le cadre un Rubik’s cube, tenu par une main qui l’active méthodiquement, selon un tempo donné. Un homme est là, le cheveu court, le regard cadré par une paire de lunettes. Un échange de phrases clefs, et les journalistes suivent l’homme, qui continue à jouer mécaniquement avec son cube, jusque dans sa chambre d’hôtel. Le signe « Ne pas déranger » est pendu à la poignée de la porte, les rideaux sont tirés. Nous sommes le 3 juin 2013, l’entretien avec Edward Joseph Snowden peut commencer.

Snowden (Joseph Gordon-Levitt), ancien employé de la Central Intelligence Agency et de la National Security Agency, qui commença par s’engager dans les US Marine Corps pour défendre son pays en Irak, est désormais condamné à se terrer dans une chambre où les portables sont immédiatement placés dans le micro-ondes, pour s’assurer que personne d’autre que les journalistes présents ne puissent enregistrer ce qu’il s’apprête à dévoiler.

« Souriez, vous êtes filmés »

Le patriote qui était prêt à offrir sa vie à son pays, le jeune informaticien surdoué à l’origine du programme de surveillance « Epic Shelter » est devenu l’un des lanceurs d’alerte majeurs de notre Histoire. Un homme prêt à tout perdre et à tout risquer, à se voir condamné à vivre en exil jusqu’à la fin de ses jours, pour révéler à son peuple et au monde la réalité du système de surveillance mis en place par le gouvernement américain.

La lutte contre le terrorisme n’est qu’une excuse: la vérité est ailleurs, dans le contrôle social et économique, et la suprématie du gouvernement américain sur le reste du monde.

En brossant le portrait de cet homme hors-norme, de cet individu qualifié de héros par certains, de traître par d’autres, de ce fervent patriote devenu apatride, on a davantage l’impression qu’Oliver Stone cherche à instruire le grand public, plutôt qu’à le toucher. Sa réalisation et son montage efficaces épousent les codes du thriller politique classique: succession de plans courts, travelling semi-circulaires, latéraux, une bande-son qui fait gonfler la tension sans la souligner de trop – Oliver Stone connaît son genre, et le maîtrise. Ses acteurs sont crédibles, professionnels, mais il manque dans tout cela une véritable émotion, malgré la vaine tentative de placer le personnage de la compagne de Snowden, Lindsay Mills (Shailene Woodley) au cœur du drame. On reste froids et distants, bien moins passionnés que lors du visionnage de «Citizenfour», le documentaire de Laura Poitras.

Le jeu autour de la thématique visuelle de la transparence et du reflet est intéressant, qui s’exprime par les plans à travers la glace, le verre, les vitres, ou la façon qu’a la caméra de balayer les surfaces noires des bureaux de la CIA, ces rectangles obscurs, dignes du carré de Malevitch, par lequel nous pourrions nous faire happer et disparaître. Les bureaux sont des espaces uniquement cloisonnés de parois contre lesquelles on pourrait buter tant elles sont translucides, et à travers lesquelles l’on perçoit les écrans et l’activité de chacun des employés.

Le film intéresse par le scandale qu’il dénonce et par la manière dont il met en scène la toute puissance du système face à l’individu (cette image de la silhouette de Snowden face au visage titanesque, projeté sur un écran géant, de Corbin O’Brian), mais l’on aurait aimé que notre personnage et son combat éveillent en nous quelque chose de plus profond, de plus physique, et de plus passionné.

 

"Snowden" d'Oliver Stone

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