L’histoire du téléphone

Mai 2014. Paris.

Je descends dans le RER pour retrouver des amis.
En retard et dans la précipitation, je fais, comme d’habitude, n’importe quoi: mon petit sac est bien trop petit pour tout ce qui y est fourré, et il me faut, pour accéder à ma carte de crédit, sortir mes clopes, mon petit téléphone de voyage pourri – celui qui décapsule les bières, résiste à toutes les chutes et a fait quatre continents -, le cadeau que je veux apporter à mon amie, tout en essayant de maintenir en équilibre la hanse de l’autre sac, plus lourd, qui se casse doucement la figure depuis mon épaule vers mon avant bras. Porte-monnaie coincée entre les dents, les mains pleines, j’arrache d’un geste nerveux mes écouteurs du dernier doigt libre qui me reste pour arrêter la techno et mieux me concentrer, finis enfin par réussir à acheter mon billet.
Mon sac à nouveau plein à craquer, je remets mes écouteurs aux oreilles.
Silence.
Bizarre, ça.
Je cherche mon téléphone, le vrai, dans la poche de mon manteau, et découvre alors, misérable et pendant, le cordon de mes écouteurs, blanc, pâle, dans le vide.
Plus de téléphone. Disparu. Volé.
Super, mon cher.
Samedi dans le RER, , adieux veaux, vaches, cochons sur le grill de l’amitié, il me faut faire demi-tour, mes amours – point de barbecue au vert, de fraîcheur des bulles en campagne, il faut retourner sur ses pas, rentrer chez soi, faire ce qu’il faut: opposition à tout ce que ce stupide téléphone, réceptacle de ma vie entière, contenait.

Ah! Si je le tenais…

Je peine à y croire, tourne en rond, fais du sur-place, vais me plaindre au vendeur de journaux pour qu’il me confirme lui-même que oui, si je ne l’ai plus, c’est qu’il a bien disparu ce téléphone, et qu’il faut vite faire le nécessaire. L’entendre de la bouche d’un autre finit par me donner le coup de fouet que j’attendais: je renonce à revoir l’éclair rouge de la protection faux cuir à 2,50 euros qui l’enveloppait– il faut partir, y aller, sans regrets.

Quelques jours plus tard. Chez moi. Nouveau téléphone, moins bien, moins cher.
Je me connecte à Icloud pour cette fois-ci activer ce fameux “Find my phone” que j’avais omis d’installer la première fois.
Sur la carte de localisation, un point se dessine: oui, je suis bien là où je suis, c’est mon téléphone qui me le dit.
Mais tout d’un coup, surprise, la carte change, et l’échelle s’agrandit. Nous bougeons dans l’espace intersidéral jusqu’à atterrir à Paris, un vertige me prend, un point vert apparaît, qui clignote, alors que s’affichent ces termes abstraits: BIG BOSS.

Je suis ici, et là-bas. Partagée. Don d’ubiquité.

Sur mon téléphone, de nouvelles photos s’affichent.
Il y a là des images obscènes, d’autres kitchs, qui semblent avoir été prises sur internet.
Il y a aussi des selfies inutiles qui me montrent la tête de mon voleur, sa moue distante, froide. Mon coeur bat.
Novice de la technologie, je suis sous le choc, quand mon téléphone, le nouveau, sonne.
“Numéro anonyme”.
Persuadée que Big Boss m’a localisée puisque je le lui rends bien, je décroche. Une voix masculine, grave, se fait entendre: “Allô?”
J’attends, la gorge nouée, qu’il annonce les termes du contrat.
“Mélie?”
Quelque chose ne va pas… Cette voix… cette voix, c’est…
“Papa?”

C’est mon père, oui, qui m’appelle par Skype. Je lui raconte, soulagée, la méprise, et décide sur le champ de bloquer le téléphone dudit “Big Boss”, mon voleur qui, je le vois, habite ou travaille à Vincennes.
Je découvre aussi la fonction qui permet de faire apparaître un message sur l’écran du portable volé, et prends alors plaisir à cette situation grotesque, en changeant de texte régulièrement :
“Big Brother is watching you, mon chou.”
“I know what you did last week-end.”
“Beware… we’re after you…”

La minute de triste hilarité passée, je me retrouve devant le pied du mur: le type s’est mis hors-ligne, plus moyen de le localiser, et puis avouons-le nous, peu de chance de pouvoir changer quelque chose à l’affaire, étant donné que je n’ai fait aucune déclaration de vol nulle part, horreur de la paperasse oblige.
J’écris un dernier message sur l’écran, expliquant que le téléphone a été volé, et donnant un numéro où me contacter.

Quelques mois plus tard, je reçois un message bourré de fautes dans lequel on m’explique avoir échangé son téléphone contre le mien qu’il faudrait que je débloque. L’échange est nerveux, et la personne ne veut rien entendre. Alors que je cherche à établir une négociation, elle répond soudain: “Tfassons je l’ai plu.
– Vous n’avez plus le téléphone?
– Non.
– Ah oui. Intéressant. »

Des mois passent à nouveau. 2015. Plus de débardeurs mais des doudounes. Anniversaire d’une amie la veille, on est samedi, je suis dans mon lit, le crâne douloureux. En allant me chercher une aspirine, je passe distraitement à côté de mon téléphone français qui gît sur un canapé, intouché, depuis des jours.
Messages, et appels en absence.

“J’ai acheté votre portable sur leboncoin.fr. Il est bloqué, j’ai besoin des identifiants.”
Mon coeur bat doucement. L’appât est là, je pourrais le récupérer, ce foutu truc.

Cette histoire me met mal à l’aise. Savoir que je pourrais récupérer ce téléphone et tout ce qu’il comporte de souvenirs, photos que je n’avais pas pris le temps de sauver, m’irrite et me laisse une boule au ventre. A nouveau, me voilà qui dépends d’un inconnu, de sa raison, de son bon vouloir, de l’échange qui va s’établir entre nous.
Ne vaudrait-il pas mieux passer l’éponge, ce n’est qu’un stupide téléphone après tout ?
Ah, ces nouvelles moeurs qui veulent qu’un idiot gadget devienne l’un des centres de notre vie, de notre passé, de nos émois, de nos secrets…

Nous entamons une discussion: le téléphone a été acheté sur le boncoin.fr – Arnaque. J’explique mon côté de la situation, tente la négociation : soit je rachète le téléphone, soit c’est lui qui m’achète son déblocage. « Combien? » Je donne un prix. Correct, mais pas négligeable.
Sachant qu’il a déjà payé le téléphone sur le bon coin pour rien, l’homme réagit. Normal.
Je tiens bon. Ce téléphone, soit je le rachète, soit je le vends, mais c’en est fini du vol et de l’arnaque. Je le vendrai à mon prix, juste, décent, et ne le braderai pas. A prendre ou à laisser.

Nous négocions plusieurs jours.
Des rendez-vous sont pris, Place Clichy, avec des amis, pour que l’homme et les miens se rencontrent: argent contre identifiants.
Les rendez-vous sont annulés, au dernier moment: “J’ai plus l’argent sur moi. J’ai pas un tel budget. Je peux pas.”
Nous échangeons des dizaines de mails, entre deux rendez-vous, cinq réunions.
A chaque fois, mon ventre se serre. L’homme a trois noms, trois adresses mail différentes. S’engage, pour me planter au dernier moment. Fait des manœuvres louches sur Paypal. Revient à la charge, se fait plus agressif, plus exigeant.
Je demande avis autour de moi: on me dit que ça sent l’arnaque à plein nez.
Je tiens bon. M’énerve. Dix jours de négociation! Nos échanges sont nerveux, désagréables, brefs, sarcastiques, tranchants. Parfois menaçants.
Finalement, l’homme me pose un ultimatum. Je ne réponds pas, trop énervée par ce marchandage et par cette tonne de mails allant dans un sens, puis dans l’autre. Nous tournons en rond, perdons du temps, et je me sens ridicule d’être encore toujours aussi attachée à cette histoire. Je voudrais en finir, mais rien ne me le permet.

Soudain, nouveau mail: « Je vous ai viré la somme sur Paypal. Regardez. »
En effet, la somme y est. Complète, par moi arrêtée.
Je ne comprends pas. Pourquoi me virer un chiffre plus important que le dernier proposé, sans garantie aucune que j’agirai? Certes, dans l’urgence de mes journées, j’ai fait la bêtise de répondre depuis mon mail original, celui dans lequel est affiché mon nom complet, ainsi que la couverture de mon livre et un lien vers ce blog que je tiens.
Facile, à présent, de me retrouver, de savoir qui je suis, où je vis. Mais après tout, nous sommes tous sur internet, fichés, identifiés. Moi seule ne sais toujours pas à qui je m’adresse, à qui je parle.
Et cet inconnu m’a viré la somme voulue sur Paypal.

A nouveau, je demande avis. On me répond de tout: « Vas-y, débloque-le, ton tel. » « Nan, surtout pas, c’est un hacker qui en veut à ton compte en banque, change tes identifiants, et ne verse rien à personne. »

L’inconnu, lui, me presse: “Je pars en vacances demain, débloquez-tout ce soir.”

« Non, réponds-je. Je ne débloquerai rien avant d’avoir l’argent sur mon compte. Si vous étiez si pressé, il fallait être au rendez-vous avant. Cela va prendre 3 à 5 jours ouvrés. Je vous contacte quand c’est fait. »

Les jours passent. J’ai des mails chaque jour. Je m’énerve, deviens méchante: “Peut-être ne comprenez-vous pas ce que « ouvrés » veut dire?”
Je me méprise de prendre ce ton hautain, constate à nouveau l’ampleur du stress qui monte en moi à chaque fois qu’un nouveau mail tombe.
Je trouve déplorable toute cette arnaque, ce manque de confiance, cette suspicion. J’aimerais juste en finir, oublier ce foutu téléphone, faire ma part du boulot, et donner raison à ceux qui pensent que le type est honnête et qu’il a rempli sa mission.

Les trois jours ouvrés sont passés, le week-end aussi, et je veux en finir.
Je donne à l’homme un dernier rendez-vous sur Skype : je suis trop curieuse de voir qui il est, comment il s’exprime autrement que par écrit, de comprendre sa psychologie.

Il n’est pas au rendez-vous, mais continue de m’envoyer des messages par mail. Il a réinitialisé le portable depuis son ordinateur, et m’a envoyé des photos pour le prouver. Je n’ai pas le moyen de vérifier qu’elles sont véridiques, mais l’argent est arrivé, et c’est à mon tour de remplir mon terme du contrat.
On continue de me déconseiller de le faire, mais je ne veux pas être à mon tour injuste et arnaquer cette personne qui m’a fait confiance, en me virant cet argent.
Je lis sur internet les risques qu’il y a à débloquer son téléphone à distance, les failles qui peuvent être rencontrées.

Tant pis. Je me suis engagée.
Je repense aux photos, aux mails, à cette sphère privée…
Pourvu que le déblocage à distance marche, que l’inconnu ait bien tenu parole…

Je lui demande de m’envoyer une photo m’assurant que le téléphone est débloqué, et que tout a bien été réinitialisé, sans traces de mon passé.
Ce qu’il fait.

Un grand soulagement me prend. Tout semble bien se terminer, finalement.
Je pose alors cette dernière question, celle qui me brûle depuis plusieurs jours : Pourquoi m’avoir fait confiance et m’avoir viré l’argent sans garantie aucune ?

Il répond : « J’en sais rien. Je voulais pas, et puis je suis allé faire un tour là-dessus : http://etageres.mondoblog.org. »

Mon blog, donc, dont l’hyperlien figure dans ma signature.

Je ris, lui souhaite de bonnes vacances, et réponds que je ferai de cette anecdote une petite histoire, sans citer son nom.

C’est tout de même vraiment bon que de faire confiance sans raison.

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Amalka
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